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Née d'Incertitude




Chapitre 1

L'église Saint Romorain était de ces immenses bâtisses modernes, aux vitraux parfaits, conçus par ordinateurs et imprimés en nanofibres de verre. Une architecture comme c'était la mode depuis les années 40, des colonnes gondolées, insolentes mais humbles. Un pied de nez aux lois de la physique mais rien qui n'osait prendre trop de libertés. Une architecture à l'image de ces nouvelles idéologies, de ces nouvelles religions. Une architecture à l'image du Doute.

Jen marchait lentement, seule dans la pénombre. La faible lueur de la lune se colorait en traversant les vitraux, colorant la nef d'un arc-en-ciel terne. Un spectacle banal mais qui n'était pas à la portée de chacun·e. Les personnes normales n'ont pas pour habitude d'entrer par effraction dans les églises la nuit. Pourtant c'était le seul moyen pour Jen de s'y sentir bien. Enfin de s'y sentir moins mal que d'habitude. Tout en cet endroit la mettait mal à l'aise. Chaque pierre lui rappelait qu'elle n'avait pas sa place ici. Qu'elle n'appartenait pas à ce monde. C'était pourtant le lieu qu'elle avait choisi pour sa méditation nocturne. Ici, elle ressentait le conflit bouillonnant en elle. Ici elle pouvait l'embrasser et le laisser la subjuguer. Ici, au moins quelque chose était certain.

D'autres bruits de pas. Rapides. Il y avait quelqu'un d'autre. On se dirigeait vers le coeur à toute allure. Jen retint sa respiration et se colla contre un pilier, comptant sur l'obscurité pour la dissimuler. Les bruit de pas s'approchèrent jusqu'au transept avant de s'arrêter devant l'autel en calcaire. Une silhouette se découpait. Des épaules larges, un vendre rond. Un bruit sourd. La silhouette avait jeté quelque chose par terre avec violence avant de faire demi-tour. La silhouette n'avait été là que quelques minutes et l'église était comme corrompue. Son irruption avait chamboulé la méditation de Jen. L'endroit ne lui appartenait plus. Elle se décida à rentrer, mais avant, elle devait savoir ce que l'inconnu·e avait laissé par terre. En trois grandes enjambées, elle se trouva devant l'autel. Dans la pénombre elle pu distinguer un livre épais. La Foi et le Doute. Le bouquin qui avait amené la création de l'Église néo-catholique.

Dans les années 30, les scientifiques, les philosophes et tout le gratin intellectuel avaient fini par décréter que rien ne pouvait jamais être sûr. La Vérité était définitivement inaccessible aux humain·e·s. Quelques années plus tard, on avait cessé d'invoquer la science comme réponse à toutes les questions. On avait appris à écouter toutes les thèses et on avait renoncé à savoir un jour si une idée était définitivement bonne ou mauvaise. Il n'y avait plus d'argument d'autorité, plus d'objectivité. La politique avait changé. Pour le meilleur ou pour le pire. De toute façon il était impossible de savoir. C'est sur ce terreau que se sont fondées les nouvelles religions. Quand on ne peut plus rien prouver, il ne reste que la foi. Nous, pauvres humain·e·s ne pourrons jamais savoir ce qu'est Dieu ou ce qu'il nous faut faire pour le contenter. Nous ne pouvons que nous réunir pour méditer sur ce que nous ne pourrons jamais savoir. Telle était le discours de la nouvelle Église néo-catholique.

Quarante ans plus tard, seules quelques poignées de personnes suivaient encore les vielles doctrines. On les appelait les "convaincu·e·s" et on les traitait comme des ruines oubliées d'un temps passé. Et puis il y avait Jen. Pas "convaincue" mais incapable de se faire à cette vie. Jusqu'à ce soir, elle se pensait seule. Mais cette silhouette avait l'air de partager son angoisse. Peut être quelqu'un qui avait cherché le réconfort dans les textes religieux. Quelqu'un qui, comme Jen, n'y aurait vu que du blabla incessant pour faire vivoter une communauté religieuse à une ère où il ne peut plus y avoir de prêcheurs·ses. Jen ramassa le livre et le glissa sous son manteau avant de partir de l'église. Vu de l'extérieur, le bâtiment était devenu moins imposant, moins oppressant. Il était devenu le symbole d'une rencontre. Grâce à ce bâtiment, Jen ne se sentait plus seule. Comme quoi, aller à l'église permet réellement de régler ses problèmes...